Le combat : une véritable culture du peuple…

Par Franck Martini

Marseille. Salle Vallier. GB17. Trouver une place pour la voiture… Peut-être là-bas, le long des rails de chemin de fer ? Passer sous le pont aux pierres sales… Avancer, reculer, empiéter sur un trottoir. J’ai de la chance… Des foulées rapides dans l’air du soir marseillais. Respiration. Des cuisines éclairées remontent des bruits de vaisselles et des discussions animées. Là-bas, un type énervé qui téléphone sur un balcon encombré. Des filles qui rigolent avec excès, vers des bâtiments serrés les uns contre les autres. Sans verdure. Des cris. Des invectives. Imagées. C’est Marseille… Regarder où on marche, éviter les trous, les marches et les entailles de la chaussée.

Et puis la salle Vallier. La lumière et les cris du public. Déjà. Je suis en retard. La queue à l’entrée. Je prends l’entrée VIP : le privilège des vieux… Récupérer son carton. Sourire au sourire de la belle qui accueille. Et la descente des escaliers vers le ring, vers le chaudron. Déjà bouillonnants où des corps affûtés se percutent dans les encouragements croisés. Retour aux sources. J’ai fait mon premier combat ici contre Christophe Tendil. Le guerrier. Première défaite. Je souris. Je suis un peu chez moi. Comme quand on revient jeter un regard dans son ancienne salle de classe de l’école primaire…

Aujourd’hui, 30 ans après, c’est un ancien partenaire de club qui accueille : Jacques Quaglia. Le Chevalier Roze. Les chassés légendaires de la Savate. C’est lui. Toujours engagé. La ligne impeccable. Sape dernier cri. Toujours la grinta et le sourire carnassier. Au bord du ring, je retrouve la silhouette massive et attentive de Loisel. Jérôme… La voix de la boxe. Une gouaille à la Audiard. Le passionné. La mémoire du combat. Le croyant. Le vrai malade des quatre cordes. Sous perfusion et relié en permanence au ring. Celui qui garde le flambeau levé au-dessus de la foule. Contre vents et marées. Toujours là. Présent. Le pieds-poings lui doit beaucoup. Enormément…

S’assoir avec les anciens, aux tables où les flûtes de champagne sont prêtes et où circulent les plats de petits fours tandis que du ring émanent des vibrations et des impacts. Ça va vite. Très vite. J’avais presque oublié ce paramètre qui me saisit. Que c’est rapide !…

C’est de la Savate Pro. Je vois, au détour d’un blocage tibia, la moue dubitative de Fulconis, l’ex champion du Monde dont je sens qu’il regrette l’académisme puriste de la Française. Mais ca va si vite et les gamins sont si forts…Difficile de ne pas être abasourdi. Un tournoi à trois tours ? Faire 9 reprises à cette vitesse ? En chaussures ? Avec ces impacts si chirurgicaux ? C’est une performance formidable. Stupéfiante. Les gamins jouent leur place ce soir pour les finales d’un tournoi qui laissera un peu moins de 30 000€ dans la besace du vainqueur.

Ça commence à faire pour certains combattants qui ont tout sacrifié pour atteindre le niveau international. Enfin. Pouvoir gagner sa vie sans se brader dans des organisations qui laissent au placard parfois les règles de la déontologie. Là, c’est carré. Tu gagnes d’abord ta place, et tu gagneras ensuite du fric. Si tu passes. C’est la logique du jeu ce soir. Dure et impitoyable. Et les mecs ont tous envie de passer. Pas même pour le fric d’ailleurs. Juste parce que l’engagement leur fait vivre des moments de combat d’une intensité telle que leur vie en restera imprimée. Marquée. A jamais. Voir la gueule de six pieds des anciens qui restent pantois devant le courage de ces jeunes qui, touchés, parviennent à inverser le cours des choses. Qui restent lucides lorsque les bras ne veulent plus monter et les jambes plus bouger.

Les yeux brillants de Franck May, dans le coin, l’éponge prête à être lancée en finale, tandis que son protégé est en difficulté. Le voir retenir son bras, attendre un peu, juste un peu. Et sentir qu’il ne faut pas maintenant. Surtout pas. Lui laisser finir son histoire parce qu’il n’est pas en danger et qu’il va tirer de ces instants terribles et transcendants, l’essence qui fera de lui le champion de demain. Et surtout l’homme de demain.

Parce qu’il va apprendre là, en quelques minutes, que ce d’autres n’apprendront jamais en deux ou trois vies. Faire face. Rester debout. Ne pas lâcher. Croire en soi. Insolemment mais avec humilité. Vouloir être, même si l’on n’est pas encore. Se construire en résistant à la destruction. Comment expliquer çà ? Doit-on d’ailleurs l’expliquer ? Le peut-on ? On le sait en tout cas. Tous. Et on le partage. Dans les applaudissements debout. Les moues respectueuses, les gestes de stupéfaction, les mains qui dans le public se saisissent la tête, les yeux grands ouverts…

Pas besoin de France Culture, de conférences, de bouquins, de grandes théories…le savoir est là, devant nous, dans les tripes de ces gamins sur le ring qui exploitent et transmettent l’art du combat dont ils ont hérité le goût. Que les anciens leur ont transmis. Et qu’ils démontrent dans leur chair. C’est ça la culture ! Pas seulement la gestuelle. Non, c’est le sens de vivre. C’est ressentir l’amour de ce qui est donné, reçu et partagé ensemble. Les valeurs qui nous font tenir debout ensemble. Finalement les musées ne contiennent que de la culture morte. La culture vivante, elle est là. Devant nous. Et en nous.

Et c’est elle qui nous fait sentir vivant.
Dehors, je marche dans la nuit. Respiration. Marseille se calme peu à peu et éteint ses lumières aux fenêtres. J’enfile ma veste. J’ai appris encore. Comme chacun de nous.

Et j’ai senti la vie. La vraie. Sauvage et belle. Magique. Grande. Humaine. Fantastique.

Merci…